Vendredi 11 juillet 2008

Moi je n’étais pas restaurateur de métier. J’étais routier. Et j’ai changé. J’étais au chômage, RMI, et j’ai voulu m’installer à mon compte. Alors, comme je connais la cuisine et que ma femme sait faire aussi, on a essayé de faire un snack à deux. Là, on va sur la deuxième année, et ça marche : on a une clientèle assez régulière. Il faut essayer, il faut tenter, c’est tout. Mais au départ c’était dur, parce que les aides de l’Etat, je n’en ai pas vu la couleur. Ils te demandent des trucs que t’es pas capable de fournir. Ils te promettent la lune, « la lune », mais en fin de compte, on ne voit même pas le quart de la lune. J’ai fait des dossiers mais « faut pas faire ci », « faut pas faire ça », « mais pourquoi tu as fait ça », et il faut attendre. Et entre temps, si tu as quelque chose en vu, par exemple si tu l’opportunité d’un local, il faut continuer d’attendre que le dossier soit prêt, mais quand il est prêt, le local est parti… Alors tu n’as plus rien. Si bien que quand j’ai trouvé ce local je me suis lancé et mon dossier est tombé à l’eau, puisque je m’étais inscrit au registre du commerce, puisque j’avais pris le local et parce que ci et parce que ça. Je leur ai dit « je laisse tomber, je vais me débrouiller seul ». Ils ont continué : « Tu joues avec l’argent de tes gosses ! Il ne faut pas faire ci, il ne faut pas faire ça, après tes enfants… ». C’est vrai que je jonglais avec les allocations mais ils dramatisent les choses, ils te découragent, mais j’ai quand même un peu d’expérience et je sais quand même ce que je fais. Sinon ils te demandent « qu’est ce que tu as de côté ? » ; « combien d’argent tu as de côté ? ». « Ha ! C’est pas sûr qu’il va passer ton dossier ». Pourtant ils savent bien si le dossier passe ou non, mais ils te font quand même attendre. Bref, moi j’ai vendu ma voiture et on a pris un commerce, ici, sur la placette, pour essayer d’améliorer la vie. On s’en sort raisonnablement. Je n’ai pas de superflu, c’est juste, juste, mais ça me permet de nourrir mes enfants et de payer mes charges. Sans plus. C'est-à-dire que je n’ai pas d’argent de côté. C’est juste pour vivre, pour ne pas demander la charité, pour me sortir du RMI, pour ne plus mendier les allocations, pour tenir la tête un peu haute.


Ce travail m’a apporté beaucoup de choses : connaître la clientèle, le savoir faire… Tout le monde me demandent pourquoi je ne prends pas un local plus grand, parce que c’est tout petit ici, mais ils sont contents de mon travail, ils sont contents de mon service. Mais je suis presque bientôt à la retraite, alors, si je fais quelque chose après, ce sera léger, parce que, vu mon âge, c’est vraiment dur. Il faut suivre, il faut… La clientèle est vraiment dur. Parfois, des clients partent sans payer. Ça m’est arrivé une fois avec une famille complète : les enfants, le mari et la femme. Ils ont mangé, ils ont consommé et ils se sont tirés un à un, pour que ça ne se remarque pas, jusqu’au dernier, sans payer. Ou alors certains clients sont trop exigeants. Il faut être toujours à leur service. Enfin, la clientèle nord africaine. Ces gens-là ont du mal à dépenser leur argent, parce que la vie est tellement chère. Nous on fait des prix très bas, mais ils n’ont quand même pas les moyens. Et c’est difficile de travailler avec ceux qui n’ont pas d’argent. Des fois, pour trois euros, ils doivent faire un crédit et pour trois thés ils doivent attendre quinze jours pour pouvoir régler. Alors parfois, quand le client te donne un euro, on dirait qu’il te fait un plaisir. Pour un euro, pour le plaisir qu’il te fait de te donner un euro, il demande beaucoup plus : fais moi ci, amène moi ci, amène moi ça ! Il te fait marcher plusieurs fois pour un euro. Alors je suis fier parce que je travaille, je ne suis pas à demander la charité, je bosse honnêtement pour gagner ma vie, mais pour cette fierté je dois être à la merci de la clientèle. Pour vous dire exactement, le travail de snack, c’est presque un travail d’esclavage. On est presque esclave de nous-même, parce qu’on bosse, on bosse, on bosse, on bosse, on n’a le temps de ne rien faire. On n’a même pas le temps d’aller se promener, mais pour ça, on n’a pas de remerciements. C’est pour ça qu’on voulait vendre.

 

Par Marie SengelTransverscité - Publié dans : Les gens y voient...
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Vendredi 11 juillet 2008

Je me lève, le matin, à 6h 30. Je me prépare, moi, puis je lève mes gosses et je les prépare à leur tout pour aller à l’école : ils mangent, ils prennent leur petit déjeuner, ils s’habillent et après je m’occupe du bébé et je dépose les enfant, 8h 20 à l’école. Ensuite, je prends le bus avec le bébé, j’arrive ici et je commence ma journée de travail, jusqu’à 18h.

Mon mari lui vient avant, de bonne heure, à 6h, 6h 30, pour s’occuper des préparations. Il fait l’ouverture, il sort la terrasse, il fait un peu de nettoyage, un peu de rangement, il commence à préparer le plat du jour et entre temps il sert les cafés du matin, jusqu’à ce que j’arrive. Quand je viens, je prends le rythme, je continue de préparer le repas, je regarde : Qu’est ce qu’il manque ? Qu’est ce qu’il ne manque pas ? Et mon mari part faire les courses, les légumes, tout ce qu’il faut pour le plat du jour. Il va à droite, à gauche, il négocie, il cherche le meilleur prix, le moins cher, parce que si on achète à prix fort, il faut vendre le prix fort, et si on vend le prix fort on aurait beaucoup moins de clientèle. Pendant ce temps, j’épluche, je commence par faire la salade, je fais le nettoyage du carrelage et après je surveille le manger. Je regarde ce qu’il me ramène, avec l’œil, je regarde ce qu’il y a dans ma bassine, et si j’ai besoin de plus il m’amène plus, et je prépare ça jusqu’à midi. Il y a parfois des clients qui attendent déjà, alors il faut être prêt. Après, on est en service sans arrêt et il y a le bébé qui réclame en général vers 13h, il a faim, et quand il a faim, il n’y a rien à faire, je m’occupe de lui. Il a son manger à lui, des légumes mixés que je prépare le soir et que je prends avec moi le matin. Dans la matinée, il a un biberon que je chauffe et que je lui donne ici. Après chaque repas, je monte chez une voisine de l’immeuble pour changer sa couche et lui donner une tétée, on redescend et après ou il dort, ou il est calme, ou il joue. Tant qu’il ne réclame pas à manger ça va. L’après midi, on est en service sans arrêt. On fait la vaisselle quand on a un moment creux…

Mon mari récupère les enfants à 16h 20, il les ramène à la maison, il reste un peu, il fait sa prière puis après c’est moi qui rentre. Je reste avec les enfants et lui revient ici jusque 20h 30-21h pour faire le dernier service et préparer le snack pour le lendemain.
C’est comme ça tous les jours et chaque jour, on décide de ce qu’on va préparer le lendemain. On a des plats réguliers comme le couscous qu’on fait les jeudis et les dimanches. On a les pâtes qu’on fait tous les mardis, et le riz on fait tous les 15 jours et le poisson, une spécialité tunisienne, tous les samedis. On cherche. On se creuse la tête… Des fois ça marche, des fois… ça dépend le plat. Nos clients, ils veulent toujours des choses pâteuses, ils ne s’en lassent pas, et nous on ne peut pas toujours faire la même chose, on veut changer, alors, les autres jours de la semaine, lundi et vendredi, on essaye des choses, on varie :  « Tient ! Aujourd’hui on va faire ça, on va faire ça ! ». Mais le mercredi on est fermé. On est en repos - je reste avec les enfants et mon mari va faire ses papiers, ses achats et il reste avec nous s’il peut - mais le samedi et le dimanche on travaille. Et quand les enfants n’ont pas école, je les ramène tous ici. Ils jouent dehors, parce qu’on n’a pas le choix. On n’a pas le choix, parce qu’on a pas les moyens de les faire garder. Comme on arrive juste à gagner notre vie pour nous, on ne peut pas trouver une nourrice... Ils ont 5, 6 ans, et 8 mois. Le petit est toujours avec nous, parce qu’il n’y a pas de crèche. Et pour les grands, il n’y a pas de centres aérés. Les enfants n’ont pas où aller alors ils viennent là. Ils jouent là et moi ça ne m’intéresse pas tellement. Je n’aime pas qu’ils soient ici, parce que ce n’est pas leur place. Il y a des voitures et on ne peut pas les surveiller et travailler… On est tellement débordé que ce n’est pas facile de s’occuper des gosses. Bientôt, le petit va commencer à trotter alors moi je voudrais arrêter ça, et m’occuper de mes enfants, tout simplement.

Par Marie SengelTransverscité - Publié dans : Les gens y voient...
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Jeudi 10 juillet 2008

Les gens sont différents entre eux, ici. Il y a de tout : beaucoup d’Africains, beaucoup de Maghrébins, c’est vrai, mais ça reste une place pour tout le monde.

S’il y avait un aménagement, ça ramènerait encore plus de monde. Actuellement, c’est un peu déstabilisé : la place n’est pas aménagée, elle n’est pas propre, elle n’est pas arrangée. Elle n’amène pas beaucoup de gens, et ce serait le contraire s’il y avait un petit effort de fait. Si c’était propre, sécurisé, il n’y aurait pas de raison pour que les gens ne viennent pas, des gens qui aiment les quartiers populaires mais propres, et qui ont du charme. Chaque quartier a son sens et il y a beaucoup de gens qui aiment voir ça, qui le comprennent.

Mais il faut cette rénovation.

On peut imaginer des magasins avec des étalages unifiés et propres.

La place des poubelles ne serait pas la même.

Même aux terrasses, il y aurait des parasols avec des stores unifiés, ou alors des terrasses en plastiques transparents, pour que même l’hiver ce soit agréable.

Ce sont des trucs en plus, qui ramènent des gens, qui ramènent la clientèle.

On peut imaginer aussi que chacun, chaque commerçant, chaque personne - le boulanger, le boucher… - ait une tenue personnelle, des t-shirts avec marqué le nom de chacun.

Il y aurait des bacs à fleurs, qui serviraient pour la décoration et pour la séparation des terrasses.

À l’entrée de la place, il y aurait des barrières avec des bips pour empêcher les voitures de rentrer et il y aurait des horaires de livraison pour les commerçants, mais on ne peut pas encore savoir lesquels, il faut vraiment en discuter avec eux pour les établir. Avec ce dispositif, si une voiture qui n’est pas celle d’un commerçant en train de livrer se trouve sur la place, la police peut intervenir et alors ce n’est même pas la peine de mettre des PV, c’est directement l’enlèvement et la fourrière. Si ça se passe effectivement comme ça, plus personne ne viendra stationner sa voiture ici.

Comme ça, on pourra respirer un peu et retrouver le charme de cette place.

Par Marie SengelTransverscité - Publié dans : Les gens y voient...
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Mercredi 14 mai 2008

Daniel, 8 ans, Les voleurs et la police…

Le 14 mai 2008, 13h40

Je vois les gens qui achètent des fruits

Je vois les voitures.

Elles sont : grise, blanche, jaune et encore grise…

Dedans, il y a des chaises, il y a des portes. Il y a des roues.

Moi je suis là toute la journée, tous les matins et jusqu’au soir.

Quand mes copains sont ici, on joue à la course, à la police, à cache-cache.

C’est : y’a des voleurs et y’a la police.

Si on les attrape, c’est eux qui deviennent la police et nous les voleurs.

Mais le mieux, c’est la police.

En vrai, la police, elle a de vrais pistolets.

Moi aussi j’en ai un (il le sort de sa poche)

Je l’aime, mais ma mère ne veut pas que je mette de bille dedans.

J’aime aussi ma trottinette, je viens souvent avec elle sur la place, mais pourtant elle est vieille, les roues bougent.

J’aime aussi le foot, beaucoup.

 


Nawel, 9 ans. Les gens qui sortent du magasin.

Le 14 mai 2008, 13h45

Les gens choisissent la nourriture à acheter.

Une femme fait la queue avec ses enfants.

La caissière rend la monnaie à un homme.

Un garçon demande à sa maman s’il peut tenir le sachet.

La femme vient de partir. Elle a un tricot noir, un jean et des chaussures à talon violettes.

Deux autres femmes sont en train de sortir du magasin.

L’une d’elle est habillée en orange. C’est du boubou. Elle a un bébé. Elle est plutôt belle.

Moi j’aime les habits des africaines.

 

 

Par Marie SengelTransverscité - Publié dans : petite ethnographie
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Mercredi 7 mai 2008

Bendehiba

. « Ce qui ne va pas… et aussi… »

le 7 mai 2008, entre 14h36 et 14h40

14h 36…

Les voitures comblent la placette

Elles sont garées un peu partout, n’importe comment

Il y a les camionnettes des commerçants

Les amas de palettes devant les commerçants…

… Ça ne dégage pas la vue…

Les étalages ne sont pas à même hauteur, pas alignés.

Il y a les commerçants de fruits et légumes

La boucherie en face

Le snack

Le boulanger

Un autre snack avec la terrasse à côté

… Et les poubelles au milieu de tout ça…

Il y a la nourriture des gens différents.

Je vois une femme avec le foulard en train de discuter avec une amie.

Une jeune femme européenne, blonde, en train de parler avec le commerçant.

Un jeune commerçant en train de remplir les étagères.

Au fond, il y a le marchand de tissu et un vieux qui négocie le prix d’une serviette.

Une femme africaine : la mère et les deux enfants. Elle tire un chariot rempli.

Il y a un gars, un enfant de 6 ou 7 ans, qui joue, tout seul, avec une trottinette.

14h38 : c’est toujours pareil.

Quelqu’un vient avec un vélib faire ses courses.

Il se balade avec son vélo.

C’est la facilité de la circulation au centre-ville. Si la plupart des gens faisait ça, il y aurait moins de voitures et les circulation seraient plus libres.

En face, la camionnette du marchand de légume cache les scènes quotidiennes du marché.

Tous les jours il y a des scènes, des images, des nouveautés de la vie.

Cette place, qui est populaire, n’est pas assez arrangée. On peut dire : elle est dans l’oubli.

Malgré tout ça, les gens viennent et beaucoup l’apprécient.

Mais parler de place, pour cet espace, ce n’est pas le mot exact.

Quand on dit « place », on voit un espace vide, pas vide de mouvements mais vide dans le sens de dégagement du regard.

Ici, il y a une contradiction entre le mot et ce que l’on voit.

Par Transverscité - Publié dans : petite ethnographie
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