Dans le premier arrondissement marseillais, le quartier Noailles, depuis quelques années et
pour la première fois, est l'objet d'un processus de réhabilitation urbaine. Ici, les habitants et les usagers de ce quartier prennent la parole non pas seulement pour décrire ce territoire,
travailler la complexité de son espace public mais aussi pour le simple plaisir des mots et du tracé : décrire en prononçant, en laissant sa marque sur du papier, décrire en illustrant. Se
souvenir, imaginer... C’est donc en utilisant des supports variés que les personnes qui vivent ou traversent Noailles construisent un objet qui, grâce à leur propre expression, à
leur juxtaposition, peut prétendre être culturel, mais aussi participer à un diagnostic sur l’état des espaces collectifs de ce petit périmètre
urbain.
Rêver les rues et les places de leur quartier, en relever les potentiels, les difficultés, en dresser une petite ethnographie…c’est l’exercice
auquel invitent les ateliers d’expression et de petite ethnographie réalisés grâce au soutien du Conseil Régional, du Conseil général et du CUCS, ateliers que vous pouvez rejoindre, ne serait-ce
que par vos commentaires.
Une camionnette, une voiture rouge et trois parasols empêchent de voir le reste de la place
Un vendeur de Tamky est obligé de traverser la terrasse du snack pour accéder à la chambre froide
Il va y mettre deux cartons d’ananas et quatre cartons de choux blancs
Il ressort avec sept cagots d’abricots et deux de melons
Il retraverse le snack : « mangez des abricots !
Ils sont beaux ! Ils sont à combien ?
Un euros 90 je crois »
Et, se disant, il dépose sur la table une poignée de fruits orangés
Un diable de menthe le croise.
On hume, sans rien demander.
Un peu en retrait, quatre femmes âgées, asiatiques, sont assises depuis une heure au moins. Elles ont passé un moment à comparer leurs achats, en fouillant méticuleusement un feuillage
violet-vert qui, c’est plus que probable, a un usage culinaire.
Elles ont toutes les quatre d’importants chapeaux de paille et lunettes de soleil. L’une d’elles se rafraîchit en secouant son éventail violet.
Une femme sur la place : tee-shirt noir, pantalon vert, long sautoir vert-amer scintillant
Un carton de citrons verts renversés à nos pieds !
Les citrons roulent par terre
L’employé les ramasse, et en voilà un, cadeau, pour un client du snack !
Il trône, en nature morte, quelques instants, sur la table - moment de gloire - et s’éclipse dans le sac.
Hélas, la voiture rouge s’en va, nous privant du passage du livreur et d’un jeu bien agréable.
Il n’y a rien qui manque, à part une petite organisation au niveau des commerçants concernant la propreté et les voitures.
Des fois, il y a des bouchons, même entre eux, avec des klaxons…
Ils sont là à 6 heures, déjà ouverts pour étaler leurs produits et à sept heures, c’est bouché !
Ils ne peuvent plus déposer leur marchandise ou repartir, mais à ce moment, la place est encore propre et fraîche. Et il n’y a pas les jeunes qui viennent plus tard pour chahuter.
C’est à partir de midi que c’est une catastrophe !
Je suis souvent là, toute la journée et le matin c’est le plus calme avec tout le monde qui vient faire ses commissions, avec le mouvement des commerçants qui se déplacent, avec Tamky qui sort
les produits de la chambre froide. C’est le seul a en avoir une.
Les commerçants sont nombreux et ils se font une petite concurrence sur le prix mais chacun va de préférence chez les gens de son bled.
On remarque cette différence.
Ici, au snack, c’est un cousin, c’est de mon bled…
Chez le Kabyle, il n’y a que les kabyles, les siens, qui y vont.
Ce n’est surtout pas du racisme, c’est par rapport aux produits : on ne consomme pas partout les mêmes… Et on préfère donner à celui qu’on connaît !
C’est la même chose au Snack où tous les gens sont de la même région
Là-bas, c’est Tunisien, il y a des Tunisiens
Là-bas, c’est Algérien, il n’y a que des Algériens
C’est un soutien qu’on apporte
… Ou alors, on va chez les nôtres parce que parfois on n’a pas de sous pour prendre un café…
C’est social. Dans un autre café, vous vous asseyez, tout de suite on vient : « qu’est-ce que vous voulez ? » et on vous oblige à consommer.
Ce qu’on remarque, ce qui manque, c’est que c’est rare qu’il y ait un enfant. Il n’y a que mon enfant à moi qui vient, et il est turbulent ! Il s’amuse, en regardant, mais on a tous été
enfants : on a besoin d’eux !
Le problème, aussi, c’est le manque de sanitaires, de toilettes publiques et de bancs, pour les gens qui viennent sans pouvoir consommer, mais qui voudraient s’installer ici, se reposer,
s’asseoir, regarder, surtout les vieux
A part ça, il y a tout ici et c’est quotidien, tous les jours la même chose : les gens qui viennent faire les commissions, prendre un café au snack et discuter un peu.
Devant le magasin de fruits exotiques primeurs, le vendeur s’apprête à déballer les bananes d’Afrique pour ravitailler ses cagettes devant l’établissement…
Une dame vient d’arriver dans le rayon salade. Elle choisit. Le vendeur lui indique une autre qualité dans un cagot à côté.
Plus loin dans le magasin, un vendeur déballe les boîtes de conserve de fruits
Un troisième vendeur interroge le livreur sur le parcours qu’il va effectuer en scooter pour livrer un client.
De l’autre côté de la place, en face de l’abattoir de volailles, un employé décharge une camionnette. Vingt-et-une cagettes d’herbes aromatiques sont déjà posées sur une palette.
Au restaurant, des gens sont assis sur des chaises à l’intérieur
D’autres sont à l’extérieur.
Il y en a qui discutent, d’autres qui se reposent, lisent le journal, fument…
J’imagine : il y a un monsieur qui est fatigué, triste, il attend sa femme
Le restaurateur a beaucoup de travail, il est pressé, il est rapide.
Un veut l’eau
L’autre demande un café
L’autre attend pour payer et partir
Derrière le restaurant, un employé traverse la place avec un diable et quatre cagettes de coriandre.
Dans l’autre sens, vers le magasin, un diable de quatre cagettes de plantain suivi d’un autre diable vide (celui de la coriandre)
Deux policiers traversent la place : entrée-sortie.
Le bruit est agréable : mélange de voix proches et brouhaha plus lointain
Voitures qui démarrent doucement, ronronnement
Une radio de l’intérieur d’un commerce
D’autres bruits raisonnent : raclement d’une palette, son crevé de cartons pleins jetés les uns sur les autres depuis une camionnette, cartons vides balancés dans la poubelle etc…
Il y a maintenant 45 cagettes d’herbe aromatique déchargées. Elles sont là, presque oubliées, alors qu’il ne se passe plus rien autour d’elles.
Ça fait un vert nouveau sous l’ombre des arbres.
Le facteur arrive au snack : « Voilà mon ami » dit-il en tendant le courrier et constate : « Il n’y a pas de cadeau… ».
Le restaurateur s’installe, épluche son courrier, une cigarette dans la bouche et le portable à l’oreille.
Il est déjà reparti
Deux diables passent : six cagettes et encore quatre. Poireaux, herbes.
Dans tout ce vert, un tee-shirt violet relevé, vite disparu.
Une habitante est en arrêt au milieu de la place. Elle lit une lettre administrative avec des grimaces involontaires de la bouche. Son fils l’attend, adossé à un arbre.
Une maman, une poussette, trois enfants. Elle entre au Royaume des saveurs.
Une autre maman traverse la place sans rien regarder de ce qui l’entoure, le visage penché sur son enfant qu’elle tient par la main et avec lequel elle bavarde.
A l’étal, le vendeur fait une ou deux petites blagues aux enfants de la poussette pour les faire patienter
Un bruit fort : c’est un scooter qui prend la place pour un raccourci.
Un autre, en sens inverse, même bruit, même vitesse.
Le livreur est revenu, a rechargé, démarre avec deux cagettes de salade.
Un diable vide. Un autre, juste après.
Ils repassent : sept cagettes de salade et tomates.
Une odeur de menthe.
Le livreur au scooter vient de faire tomber ses salades.
« Tu ne sais pas attacher », dit le patron qui calmement lui montre comment faire.
Un diable vide
Un monsieur, tee-shirt bleu roi, avec un sac « TAMKY, Vingt ans », blanc et rouge.
Quatre cagettes de salades sur un diable
Une odeur d’essence ; le scooter du livreur démarre.
Au snack, à table, trois jeunes, deux casquettes, une paire de lunettes de soleil, trois verres d’eau ; deux font dodo, profondément.
Trois cartons de salades, deux de choux chinois.
Trois policiers a vélo et deux à pieds : le camion poubelle peut se frayer un passage
Le contrôle d’une voiture qui vient de stationner.
Les policiers sont sept maintenant. Ils rigolent avec une habitante et un commerçant
Un policier essaye sa sonnette : Kling, kling…
Un diable, cinq cartons de bananes
Le bruit du camion poubelle
Cinq cartons de poivrons, trois de salades
Un policier guide le camion poubelle pour qu’il puisse sortir
Il reste toujours des fruits et légumes – bouts de salade, tomates éventrées – tombés à terre.
Il y a, sur une palette, une montagne d’ail retenu par un film transparent.
On pense que si c’était pour une famille, elle en aurait de quoi en manger pour cent ans.
Il est 11h45
Nous partons avant de savoir ce qu’on fait de la montagne d’ail.
Il faut se faire une raison : on laissera toujours une observation inachevée, en cours, en vie, sur la place.