Jeudi 24 juillet 2008

Cette place est devenue une place pas comme les autres : depuis 4-5 ans, il n’y a plus de place pour les enfants ; il n’y a plus de loisirs ; il y a trop de voitures ; il y a trop de poubelles et c’est devenu très, très sale. Le soir, avant, on entendait les enfants jouer, crier, s’amuser, alors qu’aujourd’hui les voitures rentrent vite et sortent vite, sans respecter les piétons. Il n’y a plus rien, plus rien à faire. Et il n’y a plus d’enfants.

 

Des flics viennent parfois mettre des PV pour l’Etat, pour rentrer de l’argent, à cause des voitures. Mais aux alentours ils ne regardent plus si c’est propre, si d’autres trucs ne vont pas. Quand on sait que cette placette doit être fermée, que c’est interdit de se garer et qu’il y a une quinzaine de voitures qui sont dedans, jusqu’au soir, je ne comprends pas. Ça crée une atmosphère tendue et parfois des bagarres entre les gens qui viennent se garer… C’est utilisé comme un parking mais ce n’est pas un parking. C’est une placette pour les gens. Pour venir manger, s’installer avec la famille, avec les copines, pour passer tranquillement le temps, pour que les enfants puissent faire du vélo, ou s’amuser ou courir librement sans avoir peur d’avoir une voiture derrière eux.

 

Pour nous, la placette est très importante et beaucoup de gens y tiennent. Ici on se sent bien, comme à la maison. C’est là qu’on se retrouve, qu’on s’amuse, c’est là que nos parents passent, c’est là qu’il y a le marché… On est habitué. Moi j’ai pratiquement grandi ici et j’ai vu grandir plein de petits qui ne sont plus là parce qu’aujourd’hui ça ne va plus. Il n’y a plus le plaisir qu’il y avait avant. Il n’y a plus de sécurité. On pense que l’Etat fait exprès de laisser ces choses arriver, justement parce qu’on est entre nous. Peut-être qu’ils se disent « ils veulent vivre comme ça ». Ils ne veulent pas venir mettre leur nez ici et voir ce qui se passe mais ils attendent que ça se passe. Ils n’ont pas envie que ça change, à mon avis. Ça ne les intéresse pas. On ne les intéresse pas.

 

Cette placette est en train de finir. C’est la fin de nos rêves d’avant. Plus ça va et plus ça part. Mais on aimerait que ça reste parce que ça fait partie de nous. Il faudrait essayer de réfléchir : comment remettre de l’ordre ? Comment faire la propreté ? Il faudrait fermer avec des barrières ; faire une vraie placette, pour et avec les commerçants et les enfants ; faire un règlement avec un gardien ou quelqu’un qui soit là pour faire respecter cette loi, pour faire peur et interdire aux gens de se garer, et que ça dure un temps.

par Marie Sengel/Transverscité publié dans : Les gens y voient...
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Jeudi 24 juillet 2008

 La place Halles Delacroix c’est un marché où on ne peut pas rester longtemps. J’aime bien y aller pour faire mes courses mais pas pour aller boire un café. Ce n’est pas un endroit pour me reposer. Pour ça, je préfère d’autre lieu : le Cours Julien par exemple. Mais pour moi, le plus beau lieu, c’est le Palais Longchamp : un joli ruisseau, avec un joli bassin, une jolie cascade et autour des petits arbres avec une pelouse verte et de l’eau claire qui fait un joli bruit, des oiseaux, des arbres plein de feuilles de toutes couleurs. Il y a des feuilles rouges, vertes ou jaunes et ça me plaît beaucoup. C’est l’endroit que j’aime le plus. Il est resté dans ma tête et j’y amène les enfants. On s’éclate. Alors que la Place Halles Delacroix, j’y vais de temps en temps mais toute seule. Il y a des gens qui se bousculent, qui se disputent ou qui crient. Les enfants ont peur et après ils peuvent garder ça et je ne veux pas. Cette place, ce marché, ce n’est pas un lieu pour se reposer avec les enfants, c’est juste une place pour faire des courses.

 

Ou alors il faudrait mettre des arbres, faire des barreaux pour qu’on puisse ramener les enfants en sécurité. Un petit parc avec des jeux, si c’est possible. Un petit toboggan, si c’est possible bien sûr. Une petite fontaine parce que je trouve que c’est joli. Si c’est possible, une petite pelouse. Si c’est possible bien sûr. Alors peut-être que comme ça on peut y aller. Et puis je n’ai pas voulu le dire, mais se serait mieux de faire un petit peu propre. C’est toujours encombré avec les containers, les poubelles. Je pense que pour les enfants ce n’est pas très agréable. À mon avis, ce n’est pas joli.

par Marie Sengel/ Transverscité publié dans : Les gens en rêvent...
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Jeudi 24 juillet 2008

 

Ça fait dix ans que j’habite à Marseille mais je n’ai jamais eu envie de m’arrêter sur la place Halles Delacroix. J’y passe pour acheter des légumes aux marchands exotiques mais ça ne fait pas partie de mon paysage quotidien de promenade. Ce que j’aime, ce sont les endroits qui peuvent être gratuits, où il n’y a pas forcément de commerces, où il n’y a pas forcément de cafés. Juste des endroits où on puisse s’asseoir.

 

Ce qui me choque à Marseille c’est que rien n’est fait pour les habitants. C’est comme s’ils n’étaient intéressants que parce qu’ils sont consommateurs ou futurs consommateurs et non pas parce qu’ils sont, simplement, habitants et citoyens d’une ville. C’est incroyable cette ville avec aussi peu d’espace vert. C’est une ville que j’aime beaucoup habiter mais qui en même temps m’agace prodigieusement parce que je ne supporte pas ce que les politiciens en font. On se demande à qui s’adressent les projets d’aménagement urbain.

 

Moi je voudrai un endroit où il y ait juste une fontaine, quelques bancs, des arbres et c’est tout. Un endroit d’échange mais pas forcément marchand. Un endroit où on ait le droit, où on puisse respirer, écouter les oiseaux. Qu’il n’y ait rien. Un endroit pour tout le monde. Il y a une place comme ça à Nantes où il n’y a aucun commerçant. Il y a juste une place, des arbres, des bancs, de la terre. Il n’y a même pas de bitume. Et du coup, il y a des vieux qui se rejoignaient là, des enfants, des clochards aussi. Mais c’était bon enfant.

Un terre-plein avec des arbres pour circonscrire l’espace et une dizaine de bancs, une rue tout autour et des maisons, c’est enfin un lieu dans la ville où il n’y a pas de sollicitations. Un endroit pour les habitants…

par Marie Sengel/Transverscité publié dans : Les gens y voient...
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Jeudi 24 juillet 2008



Mohamed : J’habite à côté et je viens souvent sur cette place, spécialement, pour prendre un café, méditer et regarder ce qui se passe autour de moi. Je vois du monde qui passe, de toute nation et j’apprends sans vouloir apprendre. C’est important pour moi la pause café, c’est un divertissement. Des fois on vient me parler, il m’arrive de rigoler, certainement, mais la plupart du temps je suis tout seul. Ce n’est pas quelque chose de triste.

 

Jean : Je viens souvent ici parce que c’est notre quartier, c’est la place publique, c’est ici qu’on habite. On se connaît tous plus ou moins. Pour moi c’est important de venir souvent parce que ça me permet de côtoyer mon voisinage, de rencontrer, de partager, d’échanger, d’être respectueux, de toujours être à disposition pour apporter une éventuelle aide, par exemple aider une vieille dame en ramenant ses courses à la maison. Ou ne serait-ce que donner un sourire à quelqu’un ou de passer le « salam aleikum »… Sur cette place publique je me sens bien parce qu’il y a énormément de personnes qui sont un peu dans le même système de pensée que moi. (…).

 

Mohamed : Sur cette place ; je vois des enfants parfois la nuit ; je vois que c’est un peu sale ; je vois qu’il y a pas mal de choses à refaire, dans le quartier et même dans la ville. Je connais des personnes qui essayent d’améliorer, mais ce ne sont pas des gens spécialisés. Il y a surtout des parents qui ne transmettent pas les bonnes choses. Ils oublient un peu, ils sont tellement entassés dans leur vie quotidienne, ils ont tellement de problèmes… Alors les enfants ne sont pas bien épanouis et pour améliorer, il faudrait un travail social et des animations structurées…

 

Jean : Ici il y a des côtés positifs et négatifs comme partout. Peut-être que ça manque de propreté. Les gens habitent parfois des logements vétustes qui pourraient être mieux réhabilités mais ce quartier est animé : il y a le marché, il y a de tout et tout le monde vient faire ses courses. Il y a des enfants qui courent, il y a des gens qui sont là, qui parlent. Mais il faut davantage de cohésion sociale, par exemple des repas de quartier, parce qu’au lieu de descendre dans la rue pour échanger, les gens restent devant leur téléviseur qui déverse un océan de bêtises. Je pense que des propositions type animation ou centre social ne changeraient rien. Ce qu’il faudrait changer, c’est le programme de fond, ne serait-ce que le programme éducatif à l’école (…). Aujourd’hui on parle profit, capital, se faire plus de sous. T’as réussi si t’as une belle voiture, si t’as une belle femme. Mais ceux qu’on croit malheureux, le jour où ils mourront, seront récompensés.

 

Mohamed : Le problème social existe dans le monde entier mais pour limiter les dégâts, il faut un centre social et les choses s’amélioreront petit à petit. Il faut aussi que chaque parent donne une bonne éducation, une éducation modérée, à leurs enfants. Il faut leur apprendre à aimer la beauté des choses.

par Marie Sengel/Transverscité publié dans : Les gens y voient...
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Vendredi 11 juillet 2008

Moi je n’étais pas restaurateur de métier. J’étais routier. Et j’ai changé. J’étais au chômage, RMI, et j’ai voulu m’installer à mon compte. Alors, comme je connais la cuisine et que ma femme sait faire aussi, on a essayé de faire un snack à deux. Là, on va sur la deuxième année, et ça marche : on a une clientèle assez régulière. Il faut essayer, il faut tenter, c’est tout. Mais au départ c’était dur, parce que les aides de l’Etat, je n’en ai pas vu la couleur. Ils te demandent des trucs que t’es pas capable de fournir. Ils te promettent la lune, « la lune », mais en fin de compte, on ne voit même pas le quart de la lune. J’ai fait des dossiers mais « faut pas faire ci », « faut pas faire ça », « mais pourquoi tu as fait ça », et il faut attendre. Et entre temps, si tu as quelque chose en vu, par exemple si tu l’opportunité d’un local, il faut continuer d’attendre que le dossier soit prêt, mais quand il est prêt, le local est parti… Alors tu n’as plus rien. Si bien que quand j’ai trouvé ce local je me suis lancé et mon dossier est tombé à l’eau, puisque je m’étais inscrit au registre du commerce, puisque j’avais pris le local et parce que ci et parce que ça. Je leur ai dit « je laisse tomber, je vais me débrouiller seul ». Ils ont continué : « Tu joues avec l’argent de tes gosses ! Il ne faut pas faire ci, il ne faut pas faire ça, après tes enfants… ». C’est vrai que je jonglais avec les allocations mais ils dramatisent les choses, ils te découragent, mais j’ai quand même un peu d’expérience et je sais quand même ce que je fais. Sinon ils te demandent « qu’est ce que tu as de côté ? » ; « combien d’argent tu as de côté ? ». « Ha ! C’est pas sûr qu’il va passer ton dossier ». Pourtant ils savent bien si le dossier passe ou non, mais ils te font quand même attendre. Bref, moi j’ai vendu ma voiture et on a pris un commerce, ici, sur la placette, pour essayer d’améliorer la vie. On s’en sort raisonnablement. Je n’ai pas de superflu, c’est juste, juste, mais ça me permet de nourrir mes enfants et de payer mes charges. Sans plus. C'est-à-dire que je n’ai pas d’argent de côté. C’est juste pour vivre, pour ne pas demander la charité, pour me sortir du RMI, pour ne plus mendier les allocations, pour tenir la tête un peu haute.


Ce travail m’a apporté beaucoup de choses : connaître la clientèle, le savoir faire… Tout le monde me demandent pourquoi je ne prends pas un local plus grand, parce que c’est tout petit ici, mais ils sont contents de mon travail, ils sont contents de mon service. Mais je suis presque bientôt à la retraite, alors, si je fais quelque chose après, ce sera léger, parce que, vu mon âge, c’est vraiment dur. Il faut suivre, il faut… La clientèle est vraiment dur. Parfois, des clients partent sans payer. Ça m’est arrivé une fois avec une famille complète : les enfants, le mari et la femme. Ils ont mangé, ils ont consommé et ils se sont tirés un à un, pour que ça ne se remarque pas, jusqu’au dernier, sans payer. Ou alors certains clients sont trop exigeants. Il faut être toujours à leur service. Enfin, la clientèle nord africaine. Ces gens-là ont du mal à dépenser leur argent, parce que la vie est tellement chère. Nous on fait des prix très bas, mais ils n’ont quand même pas les moyens. Et c’est difficile de travailler avec ceux qui n’ont pas d’argent. Des fois, pour trois euros, ils doivent faire un crédit et pour trois thés ils doivent attendre quinze jours pour pouvoir régler. Alors parfois, quand le client te donne un euro, on dirait qu’il te fait un plaisir. Pour un euro, pour le plaisir qu’il te fait de te donner un euro, il demande beaucoup plus : fais moi ci, amène moi ci, amène moi ça ! Il te fait marcher plusieurs fois pour un euro. Alors je suis fier parce que je travaille, je ne suis pas à demander la charité, je bosse honnêtement pour gagner ma vie, mais pour cette fierté je dois être à la merci de la clientèle. Pour vous dire exactement, le travail de snack, c’est presque un travail d’esclavage. On est presque esclave de nous-même, parce qu’on bosse, on bosse, on bosse, on bosse, on n’a le temps de ne rien faire. On n’a même pas le temps d’aller se promener, mais pour ça, on n’a pas de remerciements. C’est pour ça qu’on voulait vendre.

 

par Marie SengelTransverscité publié dans : Les gens y voient...
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